13 novembre 2023

Dans le train de la pensée de Gregory Charles

Le personnage de comédie musicale qui ressemble le plus à Gregory Charles ? L’épouvantail dans The Wiz (1978), la version noire du Magicien d’Oz. Mais contrairement à cette créature fictive, Gregory possède bel et bien un cerveau.

« À 55 ans, je suis encore ce kid émerveillé, curieux », confie celui qui présentera le spectacle 7, une célébration du répertoire des comédies musicales, à la Place des Arts du 15 au 19 novembre. « Le personnage du bonhomme de paille, il souhaite avoir un cerveau, oui, mais ce qu’il souhaite surtout, c’est de comprendre. Et moi, je veux tout savoir, je veux comprendre. » Il nous le prouvera au cours des trois heures suivantes.

Gregory Charles était à peine arrivé au studio qu’il s’installait au piano et y improvisait quelques accords de jazz. Puis, après deux heures d’entretien, alors que les micros étaient bien éteints, le musicien, animateur et producteur se tenait toujours devant moi à me raconter sa récente excursion, en mars dernier, sur le chemin de Compostelle.

Gregory Charles, en plein entretien avec notre journaliste

Traduction : la vie de Gregory Charles est à ce point riche et remplie qu’il lui est possible de parler pendant deux heures sans mentionner pareil récent accomplissement, alors que n’importe qui d’autre s’en vanterait sans arrêt.

Comme dans son inoubliable émission Des airs de toi, diffusée de 2001 à 2009 à l’antenne de ce qu’on appelait alors la Première Chaîne de Radio-Canada, Gregory Charles est intarissable et insère des parenthèses dans des parenthèses dans chacune de ses anecdotes sur Stevie Wonder, l’écriture de son succès I Think of You ou la vie sexuelle de ses parents. Ses réflexions sur la musique, l’éducation ou la foi sont souvent assorties de références à l’univers de Marvel, de Star Trek ou à l’homme des cavernes.

« Quand je revenais à la maison et que ma mère me demandait ce que j’avais appris dans la journée, ça me prenait toujours 20 minutes [pour le lui raconter]. »

Ne pas se la fermer
À ce Gregory émerveillé que l’on connaît depuis Les débrouillards s’est ajouté au cours des dernières années un Gregory indigné. C’est ce Gregory qui prenait fait et cause, en avril 2022, pour une réforme en profondeur de notre système d’éducation, dans un entretien accordé au collègue Alexandre Pratt. Une sortie au sujet de laquelle l’artiste avait beaucoup été critiqué, mais qui avait au moins eu le mérite de placer l’éducation au centre de l’ordre du jour médiatique pendant une bonne semaine.

Lisez l’entretien d’Alexandre Pratt avec Gregory Charles

Est-il satisfait de l’impact de cet article ? « Notre réflexion collective n’a pas progressé du tout sur ce sujet-là, alors est-ce que je suis satisfait ? Non », répond celui qui est plus que jamais inquiet non seulement du décrochage scolaire chez les garçons, mais aussi des tentaculaires conséquences sociales de cet échec. « Je me suis beaucoup fait dire : “On t’aime, Gregory, mais sur des sujets sérieux, tu devrais te fermer la yeule.” »

Une suggestion à laquelle il refuse d’obtempérer.

« Le Québec d’aujourd’hui qui craint l’étranger l’aurait peiné profondément », écrit-il à propos de son défunt père, Lennox, dans Un homme comme lui (Éditions La Presse), une longue lettre adressée à sa fille au sujet de la vie de son grand-papa, qui, avant d’arriver au Québec et d’y militer pour la souveraineté, a marché aux côtés de Martin Luther King et manifesté avec Harry Belafonte.

Malgré cet héritage paternel, il aura mis quelques années à mesurer l’impact de sa propre présence à la télé québécoise sur sa communauté, et ce, même s’il a parfois lui-même vécu les conséquences du racisme : au début des années 1990, le jeune vingtenaire a perdu son premier contrat avant que l’émission prenne l’antenne parce que le commanditaire refusait d’apposer son imprimatur sur un projet porté par une personne noire.

PHOTO CHARLES WILLIAM PELLETIER, COLLABORATION SPÉCIALE

Ce fils qui est né d’un père trinidadien et d’une mère québécoise se le remémore sans amertume, presque comme si ce racisme avait quelque chose de bon enfant, de moins délétère que celui qui s’exprime aujourd’hui. Sent-il une montée de l’intolérance ?

« Comme observateur, je sens une montée de l’intolérance, et comme citoyen aussi. C’est sûr que les médias sociaux y sont pour quelque chose, mais j’ai quand même passé les 45 premières années de ma vie à me sentir totalement chez nous et les 10 dernières à me faire quotidiennement dire que je devrais retourner dans mon pays. »

Le Québec a beau être « un coin de paradis en termes de relation avec l’étranger », il est de notre responsabilité de dompter ce que Gregory considère comme un instinct.

« Notre nature à nous, êtres humains, c’est de discriminer, c’est notre premier réflexe, croit-il. Quand on est en chicane avec quelqu’un, on cherche sa différence, pour fesser dessus. Ça demande un effort d’éducation, un effort intellectuel, un effort émotif, de compassion, pour passer par-dessus ça. Le plus grand danger, c’est de ne pas reconnaître qu’on est comme ça. »

Jamais seul
Gregory Charles s’exprime beaucoup en paraboles – ses parents étaient après tout très croyants – et me raconte ceci, après notre entretien, au sujet de Compostelle, une aventure dans laquelle il s’est engagé dans l’espoir de rencontrer des gens, sans savoir qu’en mars, les chemins y sont déserts.

Un jour, alors qu’il s’apprêtait à boucler sa valise et à rentrer au pays sans avoir atteint son objectif, Gregory croise des pèlerins marchant en sens inverse du sien, à qui il lance qu’ils sont les premiers humains qu’il croise depuis le début de son périple.

Après avoir cassé la croûte en sa compagnie, ces étrangers devenus ses amis lui annoncent qu’ils remarcheront avec lui les kilomètres qu’ils venaient pourtant déjà de parcourir, juste pour ne pas le laisser à sa solitude.

En quoi Gregory Charles croit-il ? « Aux moments pleins », dit-il, à ces quelques furtives secondes de bonheur durant lesquelles la laideur, la violence et la souffrance ne semblent plus exister. Gregory croit qu’il y a toujours quelqu’un, quelque part, pour marcher avec soi.


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