8 novembre 2023

L’amour en héritage

Article de Michelle Trottier

À l’occasion de la parution de son nouveau livre et de la présentation d’un nouveau spectacle, l’homme-orchestre Gregory Charles dévoile les motivations derrière ces deux projets, puis nous entraîne dans un maelstrom de réflexions sur l’importance de se souvenir de ceux qui nous ont précédés, d’écouter leurs voix qui surgissent dans le quotidien, et de servir de courroie de transmission pour inspirer l’avenir des jeunes générations.

 

Pas une statistique

Aujourd’hui, il offre à Julia – et au public – Un homme comme lui, qui relate le destin hors du commun de son père Lennox Charles : un homme à la vie riche, ancrée dans l’histoire, habité par la valeur de l’amour absolu et du don de soi. Disparu tragiquement en février 2018 après avoir été happé par une déneigeuse à Montréal, il a laissé à sa famille, à sa communauté et à ceux qui l’ont connu un héritage précieux.

 

Cet héritage, Gregory Charles a voulu de nouveau le transmettre, mais pas seulement à sa fille : « Cette fois-ci, il y a un peu le désir de raconter ça à mes concitoyens. Parce qu’on vient de sortir d’une campagne électorale provinciale où on était supposé parler d’éducation, mais où on a surtout parlé d’immigration. Ça a été suivi d’une autre campagne électorale où on était supposé parler de santé, et où on a surtout parlé d’immigration… Je dis ça, et ce n’est pas un jugement. Mais on parle de chiffres, de principes, et on ne parle pas tellement souvent de l’expérience des gens qui [immigrent]. Ma fille et moi, on est nés ici, on est chez nous ici, même si des fois, moi, je me fais dire de retourner dans mon pays. Mais, on a quelqu’un de proche, mon père, son grand-père, qui a fait ce saut-là. Aller vivre ailleurs, dans une autre langue, une autre culture, avec des gens d’une autre couleur. Je pense que ça vaut la peine de raconter [cette histoire] à nos concitoyens. C’est une vraie histoire. Ce n’est pas une statistique. »

 

De l’utilité de se souvenir

À la fois livre-témoignage et livre-hommage, Un homme comme lui incarne également une sorte de « devoir de mémoire », lié non seulement à certains événements dramatiques, mais aussi à des éléments plus positifs. Car si l’on dit que ceux qui ne connaissent pas leur histoire sont condamnés à répéter les mêmes erreurs, « il n’y a pas juste les erreurs qu’on est condamné à répéter quand on n’a pas d’histoire, explique le musicien. On est aussi condamné à ne pas vivre les mêmes bons moments. »

 

Il ajoute que son père n’est pas devenu un « apôtre de l’amour » par accident, mais bien à cause de ce qu’il a vécu, en plus de sa nature. Que malgré certaines expériences pénibles, il a vécu une vie extrêmement heureuse.

 

Par ailleurs, l’artiste avoue candidement – comme dans le livre – qu’il est un « quinquagénaire orphelin qui se demande encore ce que ses parents pensent », comme des échos qui le guideraient ou le feraient réfléchir : « Je trouve ça utile, moi, de s’imaginer ce que les gens qui nous ont aimés et qui ne sont plus là penseraient de chacune de nos paroles, de chacun de nos gestes, de chacun de nos moments. »

 

« Alors on serait niaiseux de ne pas partager le secret de la Caramilk, et de ne pas dire : “Regarde, il y a cet homme qui vivait dans le présent, et dans le service aussi.” Et le sous-texte de ça, c’est, “Julia, essaie-le, tu vas voir. Ça marche pour vrai.” »

 

Le récit de la vie de Lennox Charles, c’est aussi une chronique sur les ancêtres de la famille Charles qui ont connu l’esclavagisme, sur l’acquisition de l’indépendance de Trinidad, à laquelle il a participé jeune homme, et sur le mouvement américain des droits civiques, qu’il a embrassé dès son arrivée aux États-Unis en 1962. C’est un livre historique, au sens où la vie du protagoniste est intrinsèquement liée à tous ces événements. Ce qui fait dire à Gregory Charles qu’il y a « quelque chose d’un peu Forrest Gump dans tout ça », dans le fait que son père se soit retrouvé, par des concours de circonstances, au cœur de ces événements importants qui l’ont façonné à leur tour. « [Mon père] n’a pas choisi son temps, mais il était un acteur de son temps. Et ça a fait une différence. »

 

Le portait de Lennox Charles parle de la transmission des valeurs, de la continuité. De la passation à la fois du savoir et de l’être.

 

À un moment du livre, Gregory Charles raconte à sa fille que chaque jour, il entend la voix de son père, « dans toutes sortes de circonstances », qui lui rappelle telle chose ou lui en dit une autre. Il entend aussi sa mère, qui semble vouloir s’assurer qu’il fait tout son possible pour que sa fille s’épanouisse. Puis il écrit :

 

« Ces voix, elles viennent de moi. Ces voix sont l’écho de tous ces moments d’apprentissage, de croissance, de crise ou de questionnements, des moments où je me suis tourné vers eux pour trouver un sens, pour trouver une voie vers l’avenir […]. Si je t’écris ce livre, Julia, c’est que je souhaite que tu les entendes aussi, ces voix. Je veux que tu les entendes, que tu les comprennes parce que la perspective que ces voix, cette sagesse, cette tendresse, ce savoir et cet amour s’éteignent avec moi est inacceptable. Il faut que toute cette histoire t’appartienne et survive avec toi. Et avec ceux et celles qui te suivront peut-être. »

 

À l’évocation de ce passage, le chef de chœur y colle une allégorie : « Il y a une image très musicale qui vient avec ça. Quand on improvise, on n’improvise pas sur rien. On improvise sur une mélodie, sur un croquis préexistant. [Mais] il ne faut pas rester prisonnier de cette mélodie. Il faut improviser et trouver sa propre mélodie, son propre rythme, sa propre forme. »

 

7 De Broadway à Hollywood

Pas d’improvisation, mais beaucoup de préparation pour le nouveau spectacle conçu par Gregory Charles, un hommage aux films musicaux qui ont marqué l’histoire du cinéma et conquis le cœur des cinéphiles depuis des décennies. Au programme, un répertoire de 250 chansons dans lequel pourront piger les spectateurs, dans une formule interactive que les admirateurs de l’artiste connaissent bien. Le magicien d’Oz, Les misérables, Grease, Moulin rouge et Les parapluies de Cherbourg comptent parmi les œuvres qui pourront façonner le tour de chant à grand déploiement, pour lequel seront rassemblés sur scène chanteurs, musiciens et danseurs.

 

Ce n’est pas par hasard, cependant, que ce projet voit le jour au moment de la parution d’Un homme comme lui. « On est vraiment bien préparé à comprendre le spectacle quand on a lu le livre, parce que c’est le même effort. Mes parents se parlaient en comédie musicale. Ils dansaient en comédie musicale, dans la cuisine, le dimanche matin. C’était clairement leur mode de communication, mais surtout leur mode de divertissement préféré. »

 

Mais au-delà de cette complicité conjugale, le pianiste revient sur un sentiment qu’il partageait avec son père : « Mon père reconnaissait ce que moi je sens aussi du film musical. C’est que le film musical, sous le couvert d’une petite steppette et d’une petite chanson, attaque toujours des sujets sociaux extrêmement importants. » Et de rappeler que le cinéma a été essentiellement développé par des membres de la communauté juive avec des films souvent accompagnés par de la musique provenant de la communauté noire, « deux communautés soumises et barouettées, heurtées et blessées, pendant un long moment ».

 

Trois critères guident Gregory Charles lorsqu’il se lance dans un projet. Un, il veut aimer ce qu’il fait. Deux, il veut que les spectateurs trouvent le spectacle généreux et émouvant. Trois, le projet doit correspondre à ses valeurs fondamentales.

 

La première, bien connue des lecteurs de N’oublie jamais, se traduit par « Sois le meilleur que tu es capable d’être ».

 

« Mais l’autre côté de ce que je suis, poursuit l’artiste, qui est clair dans le livre sur mon père, c’est : “Si tu peux marcher, cours, mais si tu sais, enseigne.” »

 

« À l’âge où je suis rendu, mon but, ce n’est pas de me convaincre, ou de convaincre d’autres [personnes], que ce que je fais peut intéresser la génération qui me suit. Je ne suis pas à la course à ma propre éternité en me disant, “oui, mais je vais avoir l’air plus cool, si je fais ça”. Non. Je suis dans la passe où je souhaite que ce que j’ai appris, ce que je sais, ce que j’ai vécu, serve à l’autre gang après. »

 

Transmission, continuité, passation. En musique ou en mots, sur une scène ou dans les pages d’un livre, Gregory Charles incarne et insuffle la puissance et la beauté de l’héritage.


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